#37048 par Wang Tianjun
29 déc. 2016, 11:38
Sommaire :
- Prologue
- Chapitre 1
- Chapitre 2


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Dans la série "Wang comble ses lacunes avec 5 ans de retard..." :k

L'heure est venu d'annoncer publiquement mon nouveau projet pour La Base Secrète, et le premier projet de fanfic du site/forum qui plus est : L'Affaire Brau 1589.

Comme son nom l'indique, cette fanfic aura pour intention de s'inscrire comme une préquelle à Pluto, en racontant l'un de ses plus grands mystères : l'histoire de Brau 1589, premier robot à avoir tué un être humain. Au vu de ses nombreuses connaissances du monde qui l'entoure, et de son rôle dans l'épilogue final, il y aura bien sur quelques liens avec les personnages et intrigues présentes dans Pluto, ce ne sera pas "juste" une affaire de meurtre complètement indépendante.

Ce projet a germé dans mon esprit dès la fin de la lecture de Pluto, mais a commencé à se concrétiser quelques années après.... sans pour autant aboutir, procrastination, tout ça :p Ce n'est que l'an dernier et cette année que j'ai relancé la machine. Deux relectures de Pluto plus tard (ce calembour ne périmera jamais), j'ai à présent une ossature complète de mon récit, et j'ai vérifié qu'il ne contredise jamais l'oeuvre de base, autant que faire se peut. C'est que je connais votre regard aiguisé quand il s'agit de soulever des incohérences ! :nerd:

Je n'ai pas encore entamé l'écriture elle-même, mais j'officialise le projet avec ce texte de présentation, pour deux raisons :
- déjà, me mettre au pied du mur ! :fouet:
- et surtout, faire appel aux dessinateurs qui voudraient contribuer au projet ! Si vous êtes partants, je pourrais vous expliciter quelques données en avant-première, sauf si vous préférez être inspirés au fil de la lecture, dans ce cas je rajouterai les illustrations a posteriori.

Voilà, maintenant, "y a plus qu'à". Je me fixe un rythme d'écriture d'un chapitre par mois, sachant que j'en ai prévu sept en tout. Mais n'ayant plus écrit de fiction depuis bien dix ans, je ne sais pas du tout combien de temps tout cela va me prendre. Wait and see.... ;)
#37077 par Wang Tianjun
18 janv. 2017, 11:51
Fin janvier ? :inno:

J'ai commencé l'écriture, mais pour l'instant je ne suis pas du tout satisfait de ce que j'ai fait. Mais bon, mon mètre-étalon du moment étant GRR Martin, c'est pas étonnant :p
#37145 par Wang Tianjun
07 mai 2017, 14:36
Bon ben, faut croire que dès qu'il y a de l'actualité sur Urasawa, ça m'inspire... après plusieurs mois de retard, voici le prologue de "L'Affaire Brau 1589" !

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PROLOGUE

Ainsi naquit la foule. Malgré l'heure avancée de la nuit, malgré les trombes d'eau qui s'abattaient sur sa tête, ruisselaient sous ses pieds avant de s'évanouir dans des égouts rapidement submergés. Sa force de concentration débordait tout autant que ces derniers. Sa clameur enragée et inextinguible se propageait à des kilomètres à la ronde, rebondissant de gratte-ciel en gratte-ciel, s'étouffant dans les couches polluées de l'atmosphère. Sa propre masse l'avait rendue aveugle, mais des milliers d'appendices en surgirent, brandissant autant d'yeux synthétiques pour tenter, vainement, de capter l'instant. Cet instant qui les avaient tous rassemblés ici, tous ces excités qui n'étaient plus à compter leurs insomnies jusqu'à la libération. L'essentiel, en cette heure, n'était pas de voir, n'était pas de savoir avant le reste du monde. L'important, c'était d'y être, l'important c'était de vivre ce moment historique. Certains vinrent soulager leurs peurs en rendant la délivrance palpable, certains vinrent déverser colère et indignation, certains observent avec une curiosité macabre et voyeuriste. Peu importent leurs intentions, leurs genres ou leur nature : la foule ne choisit pas ses géniteurs, seule la cause commune la fait grandir.

Soudain, un frémissement plus aigü que les précédents la parcourut. Des lumières au loin annonçaient l'imminence de ce qu'elle était venue chercher. Dès lors, elle entreprit une étrange chorégraphie : certains de ses membres s'écartèrent avec discipline pour mieux accueillir l'Histoire, d'autres plus récalcitrants voulurent lui barrer la route. Mais ils finirent tous par se ranger consciencieusement au moment où les sirènes de police se mirent à résonner au bout de l'avenue. Trois premiers motards de la NWPD en surgirent, balisant le tracé et repoussant les individus les plus rebelles, désireux de crier plus fort que les autres. Puis arriva l'escorte de véhicules, protégeant l'objet de toutes les attentions cette nuit-là, avançant à une allure mesurée pour assurer la sécurité générale. Tout cela avait des allures d'un vaste cortège funèbre ; sauf qu'en lieu et place d'un recueillement silencieux, c'est sous les hurlements et les protestations que fut reçue cette étrange parade.

Dans cette confusion générale, ceux qui avaient répondu à l'appel de la rue restaient les biens moins lotis pour profiter du spectacle. De nombreux riverains purent quant à eux profiter d'un angle de vue plus appréciable depuis les fenêtres de leurs immeubles. Mais le ciel, déjà fort couvert par la nuit et la pluie, se chargea d'une nouvelle nuée obscurcissant le panorama, dans un bourdonnement inquiétant et synthétique. Des chiroptères métalliques envahirent ce dernier bout d'espace encore vacant. Des drones, télécommandés par des médias internationaux, chargés de capter l'action au plus près. Bon nombre d'entre eux se mirent à activer leur caméra, tandis que les autres les assistèrent en allumant leurs projecteurs, dévoilant en pleine lumière le défilé. Les faisceaux se concentrèrent en son cœur, tels ceux d'un théâtre se fondant pour magnifier un acteur en représentation solitaire. A la vérité brute des faits, s'adjoignit alors une touche de dramaturgie savamment orchestrée, la mise en scène d'une image, qui, à n'en pas douter, sera reprise en archive dans de nombreuses décennies à venir.

Tenu à une distance raisonnable de sécurité de cette foule hystérique, un fourgon de la police circulait en plein milieu de l'avenue, transportant à l'arrière un chargement aussi dangereux que délicat. Sur cette remorque semblait se dresser un barreau, comme un mat sans voile, désaxé, tordu, qui n'avait pas permis aux autorités de recouvrir le reste de son contenu. Les caméras tourbillonnant dans le ciel s'en approchèrent, pour le présenter aux yeux du Monde entier. On distinguait alors ce qui ressemblait à un amas de ferraille, apparaissant comme désorganisé, démantibulé. Chacune des pièces de cet étrange assemblage restait pourtant reliée aux autres, la partie la plus massive étant embrochée sur le barreau dépassant de la remorque. Les drones voletèrent autour de cette carcasse afin d'en retrouver la part la plus identifiable. Ils reconnurent des membres, des articulations mécaniques, des bras télescopiques, mais leur regard s'arrêta soudainement, zoomant sur une pièce particulière, semblable à une figure robotique. A cet instant, un cri unanime surgit dans la foule, mêlé de rage, de joie, de triomphe. En suivant les médias grâce à leurs appareils de communication, les manifestants avaient eu la confirmation espérées des heures durant, et ne purent réprimer leurs émotions. Dans cet amas de métal, tous avaient reconnu le visage du premier robot meurtrier de l'Histoire : sa traque venait officiellement de s'achever.

Enfin, Justice avait été rendue. Enfin, le Monde allait cesser de vivre dans la peur. Enfin, New Washington allait pouvoir retrouver le sommeil.


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Note d'intention :

Voilà, c'est tout pour le moment, juste une petite mise en bouche avant de rentrer dans le vif du sujet ;)
j'ai toujours voulu commencer le récit par l'arrestation de Brau, pour l'introduire de manière iconique. J'ai imaginé cette scène comme les premières pages couleur d'un manga, mais je ne pensais pas que j'aurais autant de mal à le retranscrire en texte tout en restant suffisamment dense. A la base, j'avais fait une version "reportage BFM", mais ça allait rapidement au but, dévoilait trop d'éléments de l'intrigue d'un coup, et c'était très pauvre comme littérature :p

En parlant de littérature, je n'ai vraiment aucune prétention, bien au contraire : je lis assez peu et je n'ai pas écrit depuis trèèèès longtemps, donc il y a sans doute énormément de maladresses ^^" Si vous avez quelques conseils à fournir là-dessus, je suis preneur :p

En route pour l'écriture du chapitre 1, now ! :fouet:
#37196 par Wang Tianjun
23 juil. 2017, 18:40
L'arlésienne arrive enfin ! :p Après deux après-midi d'inspiration intense, j'avance enfin sur cette fanfic. Et autant je trouvais le Prologue court, autant je ne pensais pas que le premier chapitre serait si long ^^" Enjoy !


CHAPITRE 1


« Monsieur, je vous rappelle qu'il est interdit de fumer dans ce bâtiment. Merci de votre compréhension. »

Meyer n'avait pas encore allumé sa cigarette, tout juste avait-il pu dégainer son briquet à essence de la poche intérieure de son manteau, que déjà un agent d'entretien avait surgi pour lui délivrer cet avertissement laconique. La surprise passée, il se conforma à la consigne, non sans expirer un puissant soupir de frustration et de lassitude. L'agent d'entretien disparut alors de son champ de vision aussi vite qu'il y était apparu, dans le glissement silencieux de ses roulettes à moteur électrique. A défaut de tabac, le vieil homme sortit d'une autre poche un paquet de chewing-gum à la nicotine, que son épouse avait glissé dans ses affaires avant son départ. Sans doute avait-elle anticipé les règles de société auxquelles son mari serait confronté lors de ce séjour, tout en l'encourageant à réduire sa consommation. Sur l'instant, il dût reconnaître qu'elle avait fait preuve de plus d'intuition que lui. Tandis qu'il mâchait bruyamment en essayant d'en retirer le plus de compensation possible, il repensât au sermon que venait de lui donner cette petite machine à peine plus haute que la chaise où il était assis, et se moquait intérieurement de cette obsession quasi maladive de la société Thracienne pour la propreté. Pendant quelques minutes, il fit une boulette de papier avec l'emballage de son chewing-gum, et hésita à la lancer au sol pour estimer de nouveau les réflexes du service d'entretien, mais finit par se raviser. Après tout, de telles gamineries, ce n'était plus de son âge. Toutefois, cela aurait pu lui apporter un semblant de compagnie.

Voici déjà plus d'une heure qu'il patientait, seul, dans ce vaste couloir silencieux. Il était adossé à un vaste mur blanc, sans décoration, sinon quelques chaises impeccablement alignées tout du long, toutes semblables dans un même design arrondi et épuré, privilégiant le style au confort. Face à lui, une grande baie vitrée, qui laissait entrapercevoir les pointes des buildings de New Washington, entre deux nuages qui renvoyaient la lueur du soleil avec des variantes chromatiques d'ocre, d'or voire de vert anis, trahissant la pollution de l'air au sein de la cité. A l'intérieur du bâtiment, il régnait une atmosphère bien plus pure et une température douce, presque fraîche, qui faisait picoter le nez de Meyer. Le vieux commissaire, qui avait bravé la mort plus d'une fois lors de résolutions musclées de certaines affaires, n'était pas spécialement à l'aise dans cette ambiance clinique. Cela le renvoyait aussi à sa retraite à venir, et aux questions sur la fin de vie qu'il se refusait d'aborder. Mais surtout, ce n'était certainement pas l'image qu'il se faisait d'un bureau d'enquête. Dans les locaux de Düsseldorf, il avait toujours travaillé dans des locaux désordonnés, négligés, avec des agents courant dans tous les sens, des téléphones sonnant à toute heure, le cliquetis des claviers, et cette odeur omniprésente de tabac froid qui lui revenait aux narines. Ah, si seulement il pouvait s'en griller une. A bien y réfléchir, ces souvenirs remontaient davantage au tout début de sa carrière, lorsque le tout numérique n'était pas encore la norme. Petit à petit, Europol devenait de moins en moins vivant, pour se rapprocher du modèle Thracien en nourrissant un certain complexe d'infériorité. Mais franchement, qu'y avait-il à envier, dans cette absence totale d'émotion ? Dans ce long tunnel blanc , plus rien n'avait l'air naturel, le commissaire Meyer ne se sentait pas comme un témoin en attente de son audience, mais comme un condamné redoutant son exécution. Il estimait que cette attente, cet air de synthèse, cette luminosité aveuglante, ce silence pesant, ce siège qui lui comprimait le dos, n'étaient qu'une torture psychologique de plus afin d'amener à des aveux immédiats. A moins, peut-être, que toute la société des États-Unis de Thrace se soit conditionné à ces modes de vie artificiels, pour un quotidien détourné de toute distraction.

Meyer se sentait déjà dépassé par l'évolution de ce monde depuis bien longtemps, se considérant lui-même comme un dernier spécimen de la « vieille école ». Son style vestimentaire intemporel le trahissait  : sous son imperméable fétiche aux teintes beiges qui ne le quittait plus depuis une quinzaine d'années, on trouvait un pantalon et un veston aux coloris semblables, ainsi qu'une chemise bleu-grise délavée. Depuis quelques temps, il avait ajouté à sa panoplie un chapeau homburg marron foncé, qu'il portait avec un soupçon de coquetterie pour masquer un semblant de calvitie. Non pas que Meyer soit entièrement chauve, mais l'implantation de sa chevelure hirsute poivre et sel reculait sur son front d'années en années, ce qu'il compensait en laissant progresser sur ses tempes de larges favoris. Sous une arcade sourcilière sévère brillaient deux yeux qui n'avaient rien perdu de leur intensité. Une barbe de quelques jours tapissait une mâchoire carrée et des lèvres fines, tandis que son nez long et droit s'était légèrement épaté avec l'âge. Ce nez proéminent lui avait valu le surnom de Deustcher Schäferhund (berger allemand), allant de pair avec son flair d'inspecteur légendaire. Très souvent, au cours de sa carrière, Meyer avait su prévoir l'issue d'une affaire par sa seule intuition, prêchant le faux pour obtenir le vrai lorsque les indices factuels venaient à manquer. Une méthode qui devenait de moins en moins orthodoxe quant tout le monde ne jurait plus que par les techniques scientifiques les plus avancées, mais qui n'a pas manqué d'asseoir sa réputation au sein de son commissariat à Düsseldorf, puis au sein de la division spéciale d'Europol à laquelle il fut affectée il y a déjà plus de quinze ans. De fait, il fut souvent associé en binôme avec de jeunes recrues, afin de leur inculquer des valeurs que ces bleus pouvaient trouver dépassées de prime abord, ce qui ne manquait pas de créer certaines tensions. Pourtant, malgré son air dur et menaçant au premier abord, il savait se montrer pédagogue et conciliant... sauf pour ceux qui ne daignaient pas l'écouter. Mais que ce soit par crainte ou par respect, tous ses partenaires intérimaires ont fini par le suivre, et admirer son profond charisme. Oui, tous.

Le commissaire Meyer sortit brusquement de ses critiques sur la société Thracienne et de ses souvenirs au moment où une porte automatique s'ouvrit. Son souffle n'était pas très bruyant, mais suffisant pour rompre le silence ambiant. Meyer tourna la tête et vit apparaître dans le couloir une policière, qui se dirigea dans sa direction. Elle portait l'uniforme classique des forces de l'ordre de Thrace, du moins la tenue réservée pour les sessions officielles internes ; cela se distinguait par le port d'une jupe noire serrée, lui arrivant à hauteur des genoux, habituellement remplacée par un pantalon de treillis lors des opérations de terrain. Sur sa chemise couleur bleu ciel, on pouvait distinguer un médaillon simple de lieutenant, indiquant un grade assez peu élevé dans la hiérarchie. Ses talons noirs claquaient sur le parquet et résonnaient dans le couloir dans un rythme particulièrement régulier. Alors qu'elle approchait de Meyer, ce dernier observa ses jeunes traits : elle avait une vingtaine d'années, vingt-cinq tout au plus, et présentait une allure presque virginale. Ses cheveux blonds coupés mi-longs cachés sous sa casquette réglementaire étaient impeccablement attachés, pour retomber en arrière au niveau de sa nuque. Son visage régulier et fin, marqué par un très léger maquillage, lassait transparaître une certaine froideur. Seuls ses yeux d'un bleu très profond venaient apporter un peu d'expressivité à cette figure trop sérieuse. Son regard, jusqu'ici porté vers l'horizon du couloir, croisa subrepticement celui de l'inspecteur tandis qu'elle arrivait à sa hauteur. Mais ses yeux reprirent leur orientation de départ et la jeune femme dépassa Meyer sans lui adresser un mot, avant de poursuivre vers la sortie.

Tandis que Meyer regardait la policière s'éloigner, et le bruit de ses talons s'atténuer petit à petit, un appel surgit d'un haut-parleur : «M. Karl Meyer, veuillez vous rendre dans le bureau du Commissaire Divisionnaire Williamson. » C'était enfin son tour, bien qu'il n'y avait pas de quoi se réjouir d'avoir autant attendu. Le vieux commissaire se leva, et avança jusqu'à la porte du bureau de Williamson, la même d'où était sorti la demoiselle. Il s'apprêta à taper à la porte quand celle-ci s'ouvrit un instant avant. Un léger regard en coin et il aperçut une caméra de surveillance, qui avait anticipé son approche. Même le simple fait de pousser une porte avait eu besoin d'être automatisé par une technologie inutilement complexe. En entrant dans le bureau, il découvrit le commissaire Williamson assis à son bureau, n'ayant pas daigné se lever pour l'accueillir. C'est une autre personne dans la pièce, un homme âgé comme lui, maigre et de taille moyenne, qui vint à sa rencontre le premier, lui tendant une main quelque peu fébrile. Avec ses cheveux gris tombant jusqu'aux épaules, ses petites lunettes rondes sur un nez en trompette et une petite moustache mal taillé, l'individu ne semblait pas vraiment à sa place dans ce bureau fédéral. Avec un ton ouvert, il s'adressa à Meyer :
« Bonjour Commissaire Meyer, je suis le Professeur Hodgkin, représentant du Département des Sciences et Technologies des Etats-Unis de Thrace, spécialisé dans le domaine de l'Intelligence Artificielle et de la Robotique. J'espère que vous avez fait bon voyage depuis l'Europe et que vous appréciez votre visite de New Washington et ses structures à la pointe de la technologie.
_ Merci, répondit Meyer. En effet, vos infrastuctures recèlent des qualités.... surprenantes. Je ne savais pas les Thraciens aussi portés sur la propreté. En revanche, pour la ponctualité, vous avez encore des progrès à faire ! »
Hodgkin répondit par un rire coincé, sans comprendre tout à fait les allusions de Meyer. Mais ce premier échange fut brusquement interrompu par la voix lourde de Williamson, coupant court aux échanges cordiaux :
« M. Hodgkin, nous n'avons pas convoqué M. Meyer pour parler tourisme. M. Meyer, installez-vous ici. »

Meyer s'assit face à Williamson en lui adressant un regard contrarié pour marquer son exaspération. Le commissaire divisionnaire n'avait pas changé d'expression pour autant, son regard froid et perçant toisant son homologue d'Europol avec des petits yeux cerclés de rides, sous des sourcils blancs et broussailleux. Il avait le visage très large, rasé de frais, avec des joues tombantes et un double menton. Ses cheveux, aussi blancs que ses sourcils, étaient coupés ras, à la militaire. Sous sa tenue d'agent fédéral, on devinait une carrure imposante, des épaules larges compensant un certain embonpoint. Ainsi installé à son bureau, les mains réunies, le dos droit, le visage fermé, Williamson avait l'air d'un rocher inébranlable. Typiquement le genre d'inspecteur avec lequel Meyer avait le plus de mal ; car s'il savait lui-même se montrer intransigeant, il était toujours mû par une ardeur bouillonnante qui le faisait maugréer à tout bout de champ. Pris entre le feu et la glace, le professeur Hodgkin finit par se trouver un siège à droite de Williamson, afin de commencer l'entretien.

« M. Meyer, reprit Williamson, notre temps est précieux et j'irai droit au but. Mais je suppose que vous connaissez les raisons de votre présence ici.
_ Eh bien, pour tout vous avouer, commissaire, j'ai pu croire au début, naïvement, que le Bureau d'Investigations de Thrace souhaitait établir une collaboration avec Europol autour de cette sombre affaire. Mais après avoir enquêté auprès de quelques-uns de mes collègues, j'ai appris que vous n'avez pas attendu bien longtemps avant de vous servir dans nos bases de données, sous la bénédiction de mes supérieurs ; et sans mon consentement préalable, ce qui n'a pas manqué de m'agacer, au passage. J'en déduis donc que vous avez déjà eu toutes les informations nécessaires, mais que cela ne vous suffisait pas : il vous fallait un véritable témoignage, et en particulier celui de l'ancien équipier de votre suspect n°1, n'est-ce pas ?
_ Je vois que les choses sont claires pour vous, M. Meyer. Alors commençons : racontez-nous votre première rencontre avec Brau 1589. »


***

Douze ans plus tôt, à Düsseldorf.

« Allez chef, ne soyez pas si pessimiste !
_ …
_ Je connais vos a-priori sur le sujet, vous êtes vieux jeu là-dessus, mais il faut vivre avec son temps, non ? Et puis, fallait bien que ça arrive un jour où l'autre. Je suis sur que c'est un défi à votre hauteur, après tout, qu'est-ce qui peut vous résister, hein ? !
_ … Jung, tais-toi un peu, veux-tu ? Et concentre-toi sur la route, je te prie.
_ Pas la peine chef, c'est un véhicule autonome ! Hé, ça aussi, faut vous y faire ! »

L'inspecteur Meyer et son adjoint Jung roulaient en direction de la banlieue sud de la ville, où avait fleuri un important quartier centré sur la haute technologie. Au large de bâtiments détenus par des sociétés privées, on trouvait en s'enfonçant plus loin encore sur la route des zones à accès restreints, détenues par le Département en Technologie et Robotique (DTR) de la Fédération Européenne. En outre, c'est dans ces locaux que, depuis quelques années, étaient produites les premières forces de police robotiques. Après avoir proposé, dans un premier temps, des machines d'assaut pilotable ou télécommandées, ainsi que des drones et autres robots d'infiltration, le DTR avait progressivement introduit des agents de terrain autonome, capable de procéder à des contrôles ou des arrestations simples. Ces agents-robots étaient cependant toujours mis sous la tutelle d'un partenaire humain, Si leurs capacités permettaient souvent de résoudre des situations tendues, cela pouvait néanmoins se compliquer sous le coup des lois de la robotique. Un robot ne pouvant porter atteinte à la vie d'un humain quelle que soit la situation, ces agents furent dotés d'armes non létales, comme des fusils paralysants. Et si l'intégration de ces agents a été la source de plusieurs débats houleux, la société civile en a rapidement perçu les bienfaits, d'autant que la criminalité, elle, n'avait pas attendu son aval pour monter d'un cran.

Les deux agents d'Europol arrivèrent à destination après avoir franchi divers points de contrôle : devant eux se présentait un laboratoire, exclusivement dédié à la robotique. Le bâtiment était assez imposant, certes moins que les usines d'assemblage, mais suffisamment conséquent pour produire sur place de nombreux prototypes expérimentaux. A leur arrivée, ils furent accueillis par un chercheur en blouse blanche, d'une trentaine d'années. Avec son sourire jovial, ses lunettes rondes et sa coupe au bol, il paraissait relativement jovial, et semblait d'ailleurs très euphorique à l'idée de les recevoir :

« Bonjour, Messieurs les Inspecteurs Meyer et Jung, n'est-ce pas ? Ravi de vous recevoir ! Je m'appelle Helmut Hoffman, et je suis l'assistant du professeur Klements, qui vous attend en compagnie du prototype. Je vais vous y conduire de ce pas. Merci d'avoir accepté cette entrevue ! »

Son enthousiasme contamina Jung, qui lui répondit avec une poignée de main chaleureuse. Mais Meyer n'en fut pas plus convaincu : ce Hoffman lui apparaissait comme un illuminé de plus. Il n'avait jamais vraiment été favorable à l'essor des robots dans la sécurité civile, malgré les très bons résultats engendrés. Pour lui, c'était une lubie de plus, dans cette société qui n'avait jamais arrêté sa course au progrès. S'il n'avait rien contre la science, il ne pouvait s'empêcher de voir certains scientifiques comme des savants fous, s'amusant à jouer à Dieu sans réfléchir aux conséquences, et en particulier ceux s'intéressant à l'Intelligence Artificielle. Les bienfaits apportés à la société étaient incontestables, mais Meyer craignait le jour où tout cela allait exploser. Était-ce son intuition qui le poussait à exprimer ce pressentiment, ou bien le fait qu'il n'ait jamais réussi à s'y faire ? Quoiqu'il en soit, Meyer ne préférait pas aborder le sujet avec ses cadets, se sachant considéré comme un reliquat de l'ancien monde. Quand cela venait sur le tapis, il se contentait de bougonner, mais pour autant, il ne trompait personne. Alors, quand l'annonce de son futur coéquipier se répandit dans les bureaux d'Europol, certains n'hésitèrent pas à ironiser sur la situation. en l'absence du principal intéressé, bien sur. Il ne s'agissait alors que d'une rumeur. Meyer avait refusé une première fois, puis une seconde, mais s'était finalement laisser convaincre à participer à une rencontre, avant de prendre une décision ferme et irrévocable.

Le professeur Hoffman les guida en traversant une succession de salles et de couloirs austères, qui semblaient s'enfoncer de plus en plus profondément sous le sol, baignés par la lumière jaunâtre des halogènes et par un concert de vrombissements divers, du circuit de refroidissement aux machines environnantes. L'inspecteur Meyer pensait y croiser des assemblages mécaniques de bras ou de jambes, des robots à moitié construits, des expérimentations diverses, mais en réalité, il n'entraperçut dans les quelques bureaux ouverts que des ordinateurs de plus ou moins grande taille, des serveurs et autres interfaces de commande. Tandis qu'ils descendaient, Hoffman ne pouvait s'empêcher de survendre ses travaux :

« Dans nos locaux, nous nous préoccupons essentiellement des recherches autour de l'Intelligence Artificielle. Vous n'êtes pas sans savoir que ce domaine a connu un essor phénoménal dans les dernières décennies. Depuis les premiers algorithmes d'auto-apprentissage récursif, la barrière du test de Turing a rapidement été dépassée. Très vite, les robots ont été capables d’interagir complètement avec leur environnement, ou de tenir une conversation avec un humain en donnant le change. Il reste néanmoins quelques aspects de notre personnalité qui restent à ce jour des énigmes, en particulier celui de la conscience : après tout, comment être sur qu'un robot est conscient de sa propre existence ? Qu'on lui injecte cette notion initialement, ou qu'il parvienne à la produire de lui-même, n'est-ce pas seulement une simulation de ce que nous, humain, définissons comme conscience ? C'est un problème passionnant. D'ailleurs, si ça vous intéresse, je peux vous orienter vers une quantité de lectures sur le sujet !
_ Une autre fois, merci, répondit Meyer en masquant difficilement ses réticences sur la question.
_ Parlez-nous plutôt du prototype lui-même, enchaîna Jung, qui tentait de rattraper la mauvaise humeur palpable de son supérieur.
_ Oh, oui, bien sur, reprit Hoffman. Comme je vous le disais, donc, nous ne développons dans ces locaux que les cerveaux de nos prototypes. Nous nous occupons cependant de l'injection de ces consciences artificielles dans les corps qui nous sont fournies par les laboratoires voisins, régis bien sur par le même département. Le prototype que vous allez découvrir est particulièrement étonnant, et je peux m'avancer en disant qu'il marquera l'histoire du DTR et même d'Europol ! A vrai dire, il était temps qu'on rattrape notre retard sur les autres grands pays. Vous avez sans doute entendu ces rumeurs sur l'Ultimate Computer de Thrace, non ? A ce qu'il paraît, il ne s'agit pas vraiment d'une conscience à proprement parler, mais d'un gigantesque réseau central qui supervise les directives du Bureau d'Investigations de Thrace. Et que dire des célèbres avancées du Professeur Tenma au Japon, un génie qui a changé à lui seul l'avancement technologique de son pays, même si on lui prête parfois des intentions fantasques ! »

Hoffman continua à dérouler son exposé improvisé auprès des deux inspecteurs jusqu'à atteindre leur destination. Ils pénétrèrent dans une salle relativement spacieuse, remplie d'ordinateurs, de tubes régulant la température de la pièce, de divers instruments de mesure éparpillés sur de larges bureaux. Une quinzaine de scientifiques en blouse blanche, dont quelques jeunes élèves, s'affairaient aux différents postes de travail, mais interrompirent leurs activités lorsque les deux hôtes firent leur entrée pour venir les saluer, avec le même entrain qu'avait manifesté Hoffman. Au centre de la pièce, attendant que ces salutations cessent, se tenait une femme d'une soixantaine d'années, à proximité d'un caisson de deux mètres de hauteur. Elle était d'une stature assez moyenne, avec un visage ridé et osseux, au menton pointu, surplombé par des cheveux blonds cendrés coupés à la garçonne, tandis que ses yeux brillaient d'un regard vert-gris. Malgré son allure anodine, elle se distinguait par un charisme certain et se présentait naturellement comme la responsable en ces lieux.

« Enchantée de vous rencontrer enfin, commença-t-elle, je suis le professeur Jacqueline Klements, directrice de cette équipe de recherche. Dans quelques instants, vous aurez le plaisir de rencontrer votre futur coéquipier, le prototype Brau 1589. Il est actuellement en stase dans ce caisson de sommeil, nous allons procéder à sa réactivation d'ici peu.
_ Brau 1589 ? Et qu'avez-vous fait des 1588 précédents prototypes ? plaisanta l'adjoint Jung.
_ Mon futur coéquiper, c'est encore à moi d'en juger, corrigea Meyer. Je n'ai pas encore pris ma décision, et à vrai dire, je ne suis pas franchement convaincu.
_ Oh, mais je suis sur que Brau saura vous convaincre lui-même » répliqua Klements avec un sourire franc. Elle et Meyer se renvoyèrent un regard aussi vivace l'un que l'autre, exprimant leurs convictions opposées.

Hoffman s'interposa dans cet échange en présentant les caractéristiques du prototype, en tendant deux exemplaires d'un dossier exhaustif aux inspecteurs :
« Brau 1589 a été doté des technologies dernier cris en matière d'infiltration et d'arrestation des criminels, réservés aux dernières générations de groupes d'intervention robotique. Il est ainsi protégé par une cuirasse en polymère para-aramides Kevlar qui recouvre à la fois sa tête, ses jambes et son tronc. Ses jambes sont munies de pistons qui lui permettent de moduler sa taille, sur une échelle comprise entre 1m70 et 2m30. De même, il possède des bras télescopiques construits dans un maillage de polymères, qui peuvent atteindre une envergure totale de 5m. Au niveau des armes, il sera doté de deux fusils paralysants, ainsi que d'un générateur d'impulsions électro-magnétiques capable de neutraliser de très nombreux systèmes électroniques. Mais bon, son plus grand atout_ et ce qui fait la fierté de notre équipe_ c'est bien entendu son cerveau ! »

Le professeur Klements pris le relais sur ce point :
« Notre ambition première, quand l'on nous a confié ce projet, était de faire de Brau 1589 un profiler. Nous avons déjà renseigné dans ses connaissances une impressionnante base de données de profils criminels et les dossiers des affaires criminelles relatives, le tout fourni par Europol. En recoupant ces informations à une cadence de 450 teraflops/sec, sans compter ce qu'il apprendra au cours de vos enquêtes, Brau est conçu pour identifier et imiter la personnalité des différents criminels, afin d'anticiper leurs prochaines actions.
_ Un robot imprégné de milliers de personnalités de criminels ? Êtes-vous consciente des risques inconsidérés que cela implique ? s'inquiéta Meyer.
_ Je comprends vos doutes, inspecteur, mais rassurez-vous : les lois de la robotique restent fondamentalement inscrites dans son code principal. Et Brau n'est pas qu'un simple caméléon : comme vous le constaterez, il dispose de sa propre personnalité, qu'il s'est forgée de lui-même au fil de nos expérimentations. Il est en fonction depuis maintenant trois ans, et n'a jamais montré d'hostilité pour un humain. Je suis même sûre que vous allez très bien vous entendre ! Enfin, le mieux est encore d'étudier ça directement avec l'intéressé, non ?
_ … très bien, allez-y, qu'on en finisse ! » obtempéra Meyer non sans appréhension.

Jacqueline Klements hocha de la tête en direction de Hoffman, qui n'attendait que ce signal pour s'installer à un terminal de commande. Les autres scientifiques s'organisèrent en demi-cercle autour de Klements, du caisson de stase et des deux policiers. L'un des élèves installa une caméra pour conserver un souvenir de ce moment historique pour le laboratoire. Hoffman lança une procédure depuis son poste et les vérins du caisson s'animèrent. La porte s'ouvrit en dessinant un arc de cercle de 90° vers le haut, révélant le prototype depuis ses pieds jusqu'à sa tête. Meyer et Jung découvrirent ainsi un corps imposant aux reflets métalliques, composé de deux larges pieds, de jambes renforcées, de cuisses plus courtes et rétractiles. Le tronc était recouvert d'une cuirasse profilée, resserrée au niveau du bas-ventre mais bien plus large aux épaules, d'où partaient deux bras longs et étroits, munis d'une multitude d'articulations, se terminant par des mains plates aux doigts fins. Mais c'était la figure du robot qui était la plus remarquable : une tête entièrement métallique, à la forme d'un crâne d'humain, avec une mâchoire étroite surplombée d'une grille oblongue, en lieu et place d'une bouche. Deux cercles gris, protégés par un matériaux transparent, semblables à de vieux phares de voitures, faisaient office d'yeux, lui donnant un aspect de coquille impénétrable. C'est comme si ce visage inamovible toisait le monde avec un regard écarquillé, supérieur et redoutable.

Hoffman lança alors la seconde étape du processus. Un léger vrombissement se fit entendre tandis que l'électricité parcourait les tubes reliant la créature à son cercueil. Les articulations de ses doigts vibrèrent puis se mirent à s'animer lentement. Bientôt, c'est l'ensemble du corps qui trembla, dans une sorte d'étirement généralisé, semblable à un bâillement. Soudain, les deux yeux vitreux s'animèrent d'une parfaite lumière blanche, au même moment où une voix synthétique s'échappa du terminal d'Hoffman, annonçant que la procédure d'initialisation avait abouti avec succès. Les tubes et câbles du caisson se détachèrent d'eux-mêmes, expulsés par de l'air comprimé, et le robot posa ses deux pieds au sol, tandis que sa tête dessinait une ellipse pour scruter l'ensemble de la pièce. Il s'arrêta un instant dans la direction des deux inspecteurs, mais se tourna ensuite vers sa génitrice. Une voix creuse, au timbre légèrement nasillard et aux intonations bondissantes, sortit alors du haut parleur au bout de sa mâchoire :
« Bonjour, professeur Klements. Bonjour, professeur Hoffman. Le grand jour est arrivé, à ce que je vois ! » puis, se tournant vers les deux invités, « Vous êtes bien les inspecteurs Meyer et Jung, il me semble ? Je m'appelle Brau 1589, et il me tardait de vous rencontrer ! »

Les deux inspecteurs restèrent cois un instant, sans savoir s'ils étaient plus surpris par l'apparence inquiétante du robot ou par son ton jovial et courtois, en totale contradiction avec son aspect. Puis, Meyer brisa le silence en s'adressant à Klements :
« Comment connaît-il nos noms ? En plus des dossiers criminels, Europol lui a-t-il déjà fourni des données nous concernant ? Je n'ai pas vraiment envie que ça circule dans tous les labos du DTR ! »
Le professeur Klements se contenta de lui adresser un grand sourire victorieux, en laissant directement sa création lui répondre. « Nul besoin de fichier classé, clarifia Brau, il suffit juste de chercher les informations publiques dans le Réseau. C'est que, vous êtes une véritable célébrité, cher Schäferhund ! De la cellule criminelle de la police de Düsseldorf à votre intégration à Europol, vos nombreux exploits vous précédent, et certains journalistes zélés ont fait de vous des portraits héroïques. Parmi vos plus anciennes affaires, il y en a même quelques-unes qui ont été adaptées pour la télévision, mais je ne vous apprends rien, je suppose. D'ailleurs, les scénaristes ont franchement minimisé votre rôle pour le rendre plus digeste à l'écran. Et je n'aurais certainement pas choisi les mêmes acteurs pour vous incarner, hé hé ! »

L'inspecteur Meyer pesta intérieurement. Dépassé par la technologie, il ne se rendait que très rarement sur le Réseau et, quand il le faisait, était toujours accompagné d'un lieutenant plus habile que lui pour l'utiliser, sans avoir jamais voulu faire l'effort de comprendre par lui-même. Cependant, il n'eut pas le temps de répliquer, que Brau se mit à renchérir :
« Pour le reste, je devine à votre attitude que vous n'êtes pas franchement emballé par la situation présente. La manière que vous avez eu de vous adresser au professeur Klements plutôt qu'à moi trahit le fait que vous ne me considérez pas encore comme un interlocuteur sensé. Votre rythme cardiaque reflète votre contrariété, sans compter que vous n'avez pas pu fumer une cigarette pour vous détendre depuis votre entrée dans le bâtiment. Et lorsque j'ai parlé du Réseau, vous n'aviez pas l'air de tout saisir, comme si j'avais parlé une langue étrangère. La présence d'un allergique au progrès comme vous dans ces murs me semble donc bien incongrue... Je devine donc ce qui vous amène ici : pour la mise en service de son tout premier robot inspecteur, Europol a volontairement opté pour le partenaire le moins enclin à une telle révolution. Aussi, si je parviens à vous convaincre de mes capacités et du bien fondé de mon existence, alors cela voudrait dire que n'importe qui le serait ! Mais vos supérieurs ont oublié un détail : est-ce que moi, j'aurais vraiment envie de travailler avec vous ?
_ Mais... de quel droit.. ? balbutia Meyer.
_ Hé hé, rassurez-vous, je plaisante ! J'ai été programmé pour ça, donc je n'ai pas vraiment le choix, non ? Et puis, je dois avouer que votre palmarès me fascine, sincèrement ! »

Meyer restait décontenancé par l'assurance et le ton sarcastique de Brau 1589. Mais, après tout, il avait maté des jeunes recrues encore plus prétentieuses que lui. Qu'il s'agisse d'une coquille de métal ou d'un humain, pas question de se laisser marcher sur les pieds. L'inspecteur reprit alors ses esprits, et sortit de son manteau un dossier, rempli d'un épaisse liasse de documents, qu'il tendit au robot.

« Très bien, Brau 1589, puisque tu sembles vouloir jouer au plus malin, je veux te voir à l’œuvre sur un cas plus concret que ma personne. Voici un dossier sur lequel je travaille actuellement, donne moi ton avis dessus. Celui-là n'est pas encore dans ta base de données.
_ … un dossier écrit à la main ? Allons bon, je vous devinais réfractaire à l'informatique, mais là c'est carrément l'âge de pierre !
_ C'est un problème ? On ne t'a pas appris à lire, peut-être ? »

Brau 1589 s'empara du dossier, avec une inclinaison de tête qui semblait répondre au défi que opposait Meyer. Il éparpilla le contenu du dossier sur un bureau, s'y installa, et se plongea dans l'affaire. Celle-ci portait sur l'assassinat du leader d'un gang de trafiquants de drogue, le principal suspect étant l'un des hommes de main d'un clan rival qui, quelques jours plus tôt, avait vu sa femme et sa fille mourir dans un « accident » de la route. L'homme a été retrouvé fuyant les lieux du meurtre, et avait été interpellé quelques heures plus tard. Les faits étaient contre lui, et un mobile de vengeance évident se dessinait, pourtant l'homme se terrait dans le mutisme le plus total. Brau 1589 examina le casier du meurtrier présumé, celui de son supérieur, celui du chef rival qui avait été exécuté, ainsi que divers compte-rendus relatant des différents incidents entre les deux gangs. Au bout de quelques minutes, il se releva, et apporta son point de vue à l'inspecteur Meyer.

« Les éléments sont parfaits, trop parfaits. Les circonstances, le mobile, tout accable le suspect, c'est indéniable. Pourtant, sa démarche ne semble pas logique : comment a-t-il pu conclure aussi rapidement que l'accident de ses proches a été provoqué par le clan rival ? A l'inverse, ce gang n'avait aucune raison apparente de s'en prendre à sa famille. Au vu de ses actions qui l'ont amené sur les lieux du futur crime, il ne me semble pas qu'il soit dans un processus de vengeance, mais de recherche de la vérité. D'un autre côté, j'ai noté quelques zones d'ombre autour du comportement de son supérieur, qui semble l'avoir entraîné rapidement vers cette hypothèse-là. Mon avis, c'est que tout ceci n'est qu'un grand coup monté fomenté par son supérieur, pour se débarrasser à la fois de lui et de son rival. »

L'ensemble des personnes présentes dans la pièce étaient restées muettes tandis que Brau 1589 déroulait ses hypothèses. Et maintenant, tout le monde était suspendu au verdict de l'inspecteur Meyer. Ce dernier avait gardé un regard sévère durant tout cet exposé, puis, quelques secondes plus tard, souffla du nez tandis que sa bouche grimaça un léger rictus contrarié. Lui qui s'était toujours fié à son flair légendaire, qui lui avait à quelques reprises donné raison sur les points de vue de la police scientifique, voilà qu'un robot, par un raisonnement purement logique et analytique, en était arrivé aux mêmes conclusions que lui. Brau 1589 avait réussi à mettre en évidence les zones d'ombre qui avait titillé son intuition humaine. Il haussa les épaules, soupira un grand coup et leva son index droit.

« Un mois, annonça-t-il. J'accepte de te prendre comme coéquiper à l'essai pendant un mois. Mais ne me déçois pas, où il ne sera plus jamais question d'un agent-robot à la cellule d'investigations d'Europol. »

Les scientifiques exultèrent alors de joie, voyant le projet sur lequel ils travaillaient depuis des mois, des années pour les plus anciens, se concrétiser enfin. Certains vinrent féliciter Brau 1589 par fierté paternaliste, quand d'autres serrèrent chaudement la main de Meyer. Ce dernier avait bien du mal à être aussi euphorique, d'autant que ses convictions profondes venaient d'essuyer une lourde défaite. Le professeur Klements vint à son tour le remercier, avec un air victorieux mais respectueux du point de vue de l'inspecteur. Elle l'avait pourtant prévenue, et gardait la certitude que leur collaboration serait profitable pour tout le monde.

Et elle avait raison : cette période d'essai d'un mois dura finalement plus de dix ans.


***


Le commissaire Meyer venait de présenter à Williamson et Hodgkin le récit de cette première rencontre électrique avec Brau 1589. Williamson, toujours aussi imperturbable, n'avait pas cillé durant le témoignage. Le professeur Hodgkin, par acquis de conscience professionnelle, avait griffonné plusieurs notes pour ne pas omettre certains détails. Il prit d'ailleurs la parole le premier.

« Commissaire Meyer... si je vous ai bien suivi, Brau a été conçu pour imiter le comportement des criminels pour mieux les cerner, c'est bien cela ? Et sa créatrice vous a affirmé qu'il avait été programmé pour ne jamais franchir la ligne rouge. Mais dans le faits, vous qui l'avez côtoyé sur le terrain pendant dix ans, est-ce qu'il ne vous a jamais montré un tempérament... disons... ambigu ?
_ Pas une seule fois, non. Je m'en serais souvenu. Au début, oui, j'exprimais les mêmes craintes, d'autant que son apparence physique n'inspirait pas forcément la sympathie. Aussi, sur certaines scènes de crime, quand il se mettait dans la peau d'un tueur, il arrivait que certains de nos officiers prennent peur ! Mais petit à petit, j'ai fini par comprendre son fonctionnement : avant d'être fasciné par les meurtriers, Brau est fasciné par l'esprit humain en général. Et en soir, les meurtriers transgressent un interdit total. Mais plus que le meurtre en lui-même, c'est cette transgression qui l'intéressait, comme n'importe quelle autre pulsion humaine. Il en va de même pour mon flair, mon intuition naturelle qu'il a toujours envié, sans parvenir à la comprendre.
_ C'est... C'est une analyse intéressante, renchérit Hodgkin. Est-elle aussi guidée par votre flair, ou bien l'attachement pour votre ancien équiper vous joue des tours ? D'ailleurs, que dit votre flair sur l'affaire du meurtre de Henry Clemp ? »

En réaction à cette question, le commissaire divisionnaire Williamson grogna en jetant un regard noir vers le professeur Hodgkin, pour lui signifier qu'il aurait dû se taire. Mais cela n'empêcha pas Meyer d'y répondre.
« Mon flair me dit avant tout que je n'en sais rien, du moins que je n'en sais pas assez. Pas plus que le téléspectateur moyen de vos réseaux d'information, qui se sont fièrement empressé d'annoncer en gros titre « Le premier meurtre robotique de l'Histoire ». Je sais que votre rôle est de contrôler les fuites autour de cette enquête. Mais si vous n'avez pas tardé à puiser dans les informations d'Europol, nous espérions en retour quelques informations officielles sur l'affaire. C'est pourquoi, au vu de mes connaissances sur le principal suspect, je désire être intégré officiellement à l'enquête, en tant que représentant d'Europol.
_ Hors de question, éructa Williamson. Votre position de témoin et vos affinités avec le suspect rendront irrecevables vos apports à l'enquête. L'affaire est grave, on ne peut s'entourer que de personnes émotionnellement détachées et impartiales.
_ Et c'est tout à fait votre cas, j'imagine ? » répliqua Meyer. Cependant, voyant son interlocuteur toujours aussi fermé, il s'orienta vers un compromis. « Soit, j'imagine que ma position n'est pas la plus favorable. Alors je ne vais vous demander qu'une faveur, et si vous l'acceptez, vous pourrez compter sur mon entière collaboration en tant que témoin. Je souhaite voir de mes propres yeux les enregistrements vidéo de la nuit du meurtre. »

Williamson semblait prêt à exploser : de quel droit ce petit européen imposait ces conditions ? D'un autre côté, son témoignage restait un élément important pour l'enquête. Le professeur Hodgkin balbutia quelques mots pour statuer vainement sur une position bancale de médiateur.
« Soit, accorda Williamson, je peux vous accorder ça, si ça peut calmer vos prétentions absurdes. Mais après cela, je ne veux aucun fouineur d'Europol dans mes chaussures, et je vous interdis de vous rendre à New Washington sans que je vous y ai convoqué ! Est-ce bien clair, Meyer ?
_ Tout à fait clair, commissaire, répliqua Meyer.
_ Nous vous convierons dans quelques jours à une projection des extraits de la puce-mémoire de Brau 1589 relatif à la nuit du meurtre, en compagnie du comité d'enquête sur l'affaire.
_ Si ce n'est pas trop demander à votre clémence, ajouta Meyer je souhaiterais connaître une autre version des faits. En l’occurrence, celle de l'agent Foster. 
_ Que... qui vous a parlé de l'agent Foster ? trahit Hodgkin par pur étonnement.
_ Ne croyez pas que les cellules d'enquête d'Europol soient complètement incompétentes, malgré le flou que vous faites régner sur l'affaire. Je sais que l'agent Foster a été la première sur les lieux du crime et qu'elle y a découvert la victime. Par ailleurs, il s'agit bien de la policière que j'ai croisée tout à l'heure, et que vous avez reçue dans ce même bureau, je me trompe ?
_ … très bien, gromella Williamson qui s'agaçait de toutes ces concessions, nous vous transmettrons une copie du rapport de l'agent Foster. Maintenant, je vous invite à quitter mon bureau sur le champ !
_ Un rapport écrit ? Oh non, je suis sur que vous pouvez me donner plus que ça. Des extraits de sa puce-mémoire, par exemple. Miss Foster peut bien tromper le citoyen lambda avec sa beauté synthétique,... mais personnellement, je sais reconnaître un agent-robot quand j'en croise un ! »


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Note d'intention :

La structure de ce 1er chapitre était claire dans ma tête depuis mal de temps. D'ailleurs, attendez-vous à une structure similaire pour les suivants, à savoir ces deux trames en parallèles : celle de l'enquête autour de l'assassinat commis par Brau, et des retours progressifs sur son passé par divers témoignages.

J'ai voulu très vite que Brau soit un robot "spécial": le premier robot meurtrier de l'Histoire ne pouvait pas être une machine lambda. J'ai eu alors l'idée d'un robot qui s'intéresse à la psyché des meurtriers, ce qui m'a conduit rapidement au staut de profiler. Le fait de l'inclure dans Europol, c'était un bonus qui avait quand même quelques avantages, comme celui de justifier certaines de ses connaissances dans le manga, ou de glisser quelques caméos (coucou Hoffman !).

Les personnages de Meyer, Foster et Williamson sont présents depuis les premières versions du scénario, même si j'ai eu un mal fou à leur trouver un nom (je ne suis jamais inspiré pour ça...). Meyer est un peu le stéréotype du vieil inspecteur, mais je trouvais que ça contrasterait bien avec Brau qui symbolise le progrès. Son physique et son caractère provient de différentes figures bien connues, comme Jet Black dans Cowboy Bebop (dans sa vie d'avant), Zenigata dans Lupin III et une pointe de commissaire Gordon ou de Columbo. L'agent Annie Foster, comme vous le verrez plus dans les chapitres suivants, c'est une inspiration directe de Clarice Starling dans Le Silence des Agneaux (incarnée à l'écran par Jodie... Foster). Quant à Williamson, il me rappelle certains personnages bruts d'Urasawa, et ce n'est qu'après coup que j'ai pensé qu'il y a déjà un personnage similaire dans Pluto. Mais bon, tant pis :p

Pour le rôle du professeur Klements, même si j'avais déjà pensé au personnage, je n'avais jamais vraiment pensé à son physique avant de me lancer dans l'écriture. Or je venais déjà de présenter deux scientifiques avec Hodgkin et Hoffman, et je commençais à sécher un peu. C'est alors que je me suis dit "et pourquoi pas une femme ?" Après tout, il n'y en a pas beaucoup dans Pluto, je me suis un peu trop laissé influencer. Finalement, je la trouve bien charismatique comme ça :p

Le chapitre 2 devrait être un petit peu moins long, du moins je l'espère ^^ d'ici là, n'hésitez pas à me faire des retours, notamment si vous trouvez que des passages sont trop long ou au contraire trop rushés. Cette fanfic a aussi une vocation collaborative ! ^^
#37198 par Drucci
23 juil. 2017, 22:14
Je viens d'enchaîner le prologue et le premier chapitre... et je veux la suite !

Franchement, bravo, je ne sais pas ce qui est le plus impressionnant entre la fidélité à l'univers d'origine et les pistes aussi cohérentes que bien pensées sur le passé de Brau (profiler, oui, qu'est-ce qu'il aurait pu être d'autre quand on y pense?).

D'autant que je viens de relire tous les tomes de Pluto et que j'ai littéralement visualisé la scène d'intro comme si Urasawa l'avait mise en scène (avec la petite fierté d'avoir deviné assez vite quel était l'événement historique décrit). Et mention spéciale à l'intro de Meyer, je le voyais aussi avec un chapeau mais son soupir après la réprimande du robot est là aussi une scène typique d'Urasawa.

Pour le reste, la structure narrative sur les deux époques est super bien gérée et se prête effectivement très bien à ce que tu veux faire.

C'est bien écrit, tous les persos ont de la "chair" et on visualise bien les décors aussi. Si je devais retenir des bémols, ce serait des passages d'un temps à un autre un peu maladroits parfois et peut-être un manque de répliques/pensées internes par moment, notamment à l'apparition de Meyer : certaines phrases sont aussi un peu trop riches en infos. Et quelques dialogues trop longs, ça fait mur d'une réplique unique, peut-être que c'est découpable autrement ?

Enfin, c'est vraiment pour pinailler. Respect pour ce début et vivement la suite (je verrais bien cette histoire intégrée dans le futur anime).
#37213 par Wang Tianjun
09 août 2017, 14:03
A la demande générale de Drucci, la suite ! :nerd:


CHAPITRE 2

_... Mais il est temps d'en finir, car j'ai autant hâte que vous de me jeter sur ce dantesque buffet ! Ha ha ! … Bien, plus sérieusement, je vous remercie encore une fois pour le soutien que vous m'apportez dans cette campagne. Si je vous ai réunis ici ce soir, c'est parce que vous faites partie de mon élite. Si je progresse autant dans l'opinion, malgré ce que ces pourris de médias disent avec leurs sondages bidons, c'est grâce à votre collectif. Grâce à vos donations, grâce aux petites mains qu vous mobilisez, grâce à votre inaltérable détermination face à nos détracteurs. Vous représentez la voix du peuple, contre ces politiciens qui ne sont jamais allé constater la vérité du terrain, la lente dégradation du quotidien de millions de citoyens. Le gouvernement Omaha se targue d'avoir porté le pays à son plus haut niveau de progrès technologique. Mais dans les faits, qu'avons-nous ? Toujours plus de chômage, toujours plus de charges sociales sous prétexte d'automatiser nos infrastructures, toujours plus de difficulté à s'émanciper, à réaliser ses rêves ! Si j'ai pu bâtir mon empire, c'est parce que j'ai grandi dans une ère où tout était possible ! Cette ère est révolue, mais elle peut ressurgir. Elle DOIT ressurgir ! Tous ensemble, rendons sa grandeur à Thracia !!!

_ RENDONS SA GRANDEUR À THRACIA !!!

L'audience clama unanimement son slogan et salua la fin de son discours par une salve d'applaudissements nourrie. Il n'y avait qu'une centaine de hauts dignitaires, de généreux donateurs et de quelques personnalités bien en vue, mais leur ferveur les faisaient paraître mille. Henry Clemp quitta l'estrade, serra chaleureusement la main de ses principaux lieutenants de campagne, et se joignit à ses convives pour lancer l'ouverture du buffet. Malgré ses soixante-dix printemps bientôt révolus, il n'avait jamais semblé aussi en forme. Ses implants blonds clairs étaient coiffés en brosse, du haut de son crâne jusqu'à retomber dans le bas de sa nuque, et se prolongeaient sur ses tempes par de touffus favoris. Sous son front plat et ses sourcils fins se cachaient deux yeux perçants, séparés par un nez épatés, et sa bouche charnue révélait par instants un sourire triomphant, surmontant un menton provocateur. Henry Clemp était une figure médiatique contestée, qui jurait dans le paysage politique traditionnel : cet homme d'affaire fortuné, à la tête d'un empire financier colossal dans l'immobilier, avait toujours fait preuve d'une ambition débordante. Devenir président des Etats-Unis de Thrace, ce n'était pour lui qu'un accomplissement de plus à sa mesure. Mais si sa candidature prêtait à sourire dans les premiers temps, Clemp s'était aligné sur un courant populiste et s'adressait à tous ceux qui ne croyaient plus aux professionnels de la politique. Tous les sondages donnaient gagnante sa principale rivale, Amanda Milton. Mais Clemp affichait une assurance et une arrogance imperturbable, convaincu de sa victoire.

Au bras de sa jeune épouse, Henry Clemp faisait le tour de la salle pour saluer chacun de ses soutiens. Un orchestre l'avait succédé sur scène pour jouer un récital de classiques thraciens. La musique se mêla peu à peu au brouhaha des conversations et des verres s'entrechoquant. Les lumières tamisées, le mobilier boisé et les gigantesques teintures recouvrant les murs donnaient l'impression d'une réception de la grande époque. Il n'y avait d'ailleurs aucun signe extérieur de haute technologie, et le service en salle était assuré par de jeunes employés, tous humains. En se laissant porter par la soirée, les convives oublièrent qu'ils étaient à l'avant-dernier étage de la Clemp Tower, en plein cœur du quartier d'affaires de New Washington.

Annie Foster était restée en retrait, adossée sur un mur près de l'entrée. Elle observait la foule, sans se mêler aux discussions, et son visage sérieux jurait avec les sourires des autres convives. Sa tenue lui permettait de se fondre dans la masse : une robe de bal bleue marine, faisant ressortir son teint de porcelaine, laissant ses épaules nues, tombant jusqu'à ses chevilles avec deux fentes de part et d'autre qui remontaient jusqu'à ses genoux. Ses cheveux étaient rassemblés dans un chignon élégant, surmonté d'une broche aux reflets saphirs, un fin collier d'or cernait son cou et tombait sur sa poitrine. Sa beauté ainsi sublimée lui avait valu les avances de quelques convives entreprenants, mais tous finirent par renoncer face à son mutisme glacial.

Annie ne relâchait pas son attention : son regard balayait périodiquement l'ensemble de la pièce, mais revenait toujours se poser sur Henry Clemp. Ces dernières semaines, le candidat à l'investiture présidentielle avait enchaîné de nouvelles déclarations provocantes sur le conflit en Perse. Il avait condamné avec véhémence les actions des groupes terroristes les plus actifs, et avait promis la plus grande fermeté à leur encontre lorsqu'il arriverait au pouvoir. Les groupes en question avaient annoncé des représailles, et Clemp avait dû se soumettre à une surveillance policière lors de ses rassemblements, publics comme privés. Tandis qu'elle observait, Annie vit Clemp sortir de sa poche son téléphone pour répondre à un appel. L'espace d'un instant, son expression s'assombrit. Après avoir raccroché, Clemp s'excusa auprès de ses interlocuteurs, lâcha le bras de sa femme. Il salua quelques invités au passage pour que personne ne remarque son absence momentanée, et emprunta l'escalier menant vers ses appartements personnels. En effet, comme beaucoup d'autres personnes fortunées, Henry Clemp disposait d'une véritable villa en haut de sa tour. Un petit manoir dans un style européen rustique, avec piscine, jardin et autres commodités. Le tout sous serre, pour profiter d'un air climatisé et d'une température idéale en toute saison.

Annie regardait Clemp jusqu'à ce qu'il disparaisse de son champ de vision, et balaya la foule une fois de plus. C'est alors qu'une autre jeune femme arriva à sa hauteur, une coupe de cocktail dans chaque main. Si Annie était la glace, elle était le feu : son sourire éclatait sur sa peau dorée, ses cheveux noirs cascadaient sur ses épaules en d'élégantes ondulations. Elle portait une robe rouge carmin, plus échancrée et voluptueuse que celle d'Annie. Cette dernière l'accueillit avec une moue de désapprobation.

_ Elena, on ne doit pas boire pendant le service...
_ Ah là là, Annie, pourquoi tu es toujours aussi sérieuse ? Détends-toi, un peu ! Cette soirée est suffisamment guindée comme ça, profite au moins du buffet ! Et puis, les serveurs sont sacrément mignons ! Hi hi !
_ Nous ne sommes pas là pour ça, tu le sais.
_ Oui, oui, je sais, Ice girl : « La mission, juste la mission, rien que la mission. »Mais, hé, honnêtement, tu trouves qu'il y a de quoi s'inquiéter, ce soir ? Nos chefs nous ont assignés ici par principe, Clemp a déjà son propre service de sécurité, alors...
_ ...
Annie ne parvenait pas à partager sa décontraction. Elena s'approcha alors pour lui murmurer à l'oreille :
_... et puis... faut que t'apprennes à te fondre dans le masse. Je voudrais pas que la moitié de la salle grille ton origine robotique...
_ Elena !
Annie avait été troublée par cette dernière remarque. Elle souhaitait être reconnue comme un policière comme les autres, et n'aimait pas être réduite à sa seule qualité d'agent-robot. Malgré ses mots maladroits, sa partenaire Elena Montoya s'inquiétait sincèrement pour elle. Ensemble, elles avaient participé à plusieurs missions de terrain, et Elena n'avait jamais renié l'intégration d'Annie, bien au contraire : au fil de leur collaboration, elle avait fini par la considérer comme sa petite sœur , et la poussait à sortir de ses conditionnements, pour s'ouvrir à d'autres sentiments.
_ Bon, excuse-moi, reprit Elena en se redressant, je ne voulais pas te choquer. Et pour la mission, tu me connais : je garde les yeux grands ouverts ! Allez, je retourne à mon poste. On continuera cette conversation par nos communicateurs, si tu veux. A tout à l'heure, beauté !

Elena s'éloigna d'Annie, pour retourner vers le buffet. Elle lui avait laissé un verre, afin que sa posture paraisse un peu plus naturelle. Annie en regarda le contenu un instant, perdue dans ses pensées, réfléchissant à la remarque de sa partenaire. Me fondre dans la masse ? Plus facile à dire qu'à faire. Toi, tu as l'habitude, tu es ouverte avec les gens. Mais moi... à part mon travail, qu'est-ce que je sais faire ? Elle releva la tête et se concentra à nouveau sur sa surveillance. Rien de particulier n'avait changé, sinon le fait que Henry Clemp n'était toujours pas revenu dans la pièce.

Mais, quelques secondes plus tard, une puissante alarme se mit à retentir.

Les invités cessèrent instantanément leurs conversations. Les plus paranoïaques se mirent même à pousser des cris, et à s'agiter dans tous les sens en paniquant. Le service d'ordre engagé par Clemp tenta de discipliner la foule, en appelant au calme et en orientant les gens vers les voies d'issue de secours. D'autres membres de la sécurité se dispersèrent vers les différentes issues, afin de vérifier la fiabilité des différents accès. Pour autant, aucune source de danger ni aucun individu malintentionné ne se fit repérer, tant et si bien que certains ironisaient danger quant à une éventuelle fausse alerte.

L'agent Foster, elle, pouvait localiser l'alerte. Quelques heures plus tôt, elle avait obtenu, via le service de sécurité interne, l'autorisation d'accès aux plans du bâtiment, et de se synchroniser aux alarmes. Elle découvrit ainsi que l'alarme avait été déclenchée depuis l'étage supérieur, c'est-à-dire dans les appartements même de Henry Clemp. Aussitôt, grâce à son communicateur, elle transmit l'information à Elena.

_ OK, lui confirma Elena, ne perdons pas de temps. Je monte par l'escalier intérieur, passe par les coursives extérieures. Sois prudente.

Annie se faufila au milieu des invités en cours d'évacuation qui, comme elle, voulaient accéder à l'escalier de service. Encore mutique il y a quelques minutes, elle reprit soudainement son autorité de policière. « Je suis du NWPD, laissez-moi passer ! » clama-t-elle à plusieurs reprises, en bousculant les personnes devant elle. Ainsi, elle atteignit l'escalier en moins de deux minutes, monta les marches quatre à quatre, et ouvrit la porte qui la séparait de l'extérieur.

Au tumulte de l'évacuation succéda un silence de plomb, une fois qu'Annie s'avança sur le toit. Seul le sifflement du vent accompagnait la jeune policière. Sous sa peau synthétique, ses capteurs s'agitaient face au froid glacial régnant à cette altitude, et sa robe restait une bien maigre protection. La nuit était déjà tombée, et les lumières des buildings environnants se diffusaient dans les nappes de pollution dans l'air. Toutefois, la résidence de Henry Clemp était totalement éteinte. Du moins Annie le crût-elle, avant de remarquer une lueur venant de la façade Est de la villa.

_ Annie, est-ce que tu me reçois ? demanda Elena via son communicateur. Je suis bloquée devant l'entrée de la résidence, les gorilles de Clemp ne me laissent pas passer. De ton côté, ça donne quoi ?
_ Je fais le tour de son manoir, il y a une pièce allumée, répondit Annie tout en se dirigeant vers la source de lumière.

Annie longea une voie qui semblait destinée aux employés de maison, pour aboutir dans une cour, à l'air libre. A un étage au-dessus d'elle se tenait une grande baie vitrée, baignée par la lumière. Au milieu, elle put entrapercevoir un homme, debout, de dos : elle reconnut Clemp. Elle consulta les plans conservés dans sa mémoire en un instant, et transmit ses informations à sa partenaire :
_ Elena, je l'ai en visuel, il est dans son bureau. Je vais trouver un accès pour le rej...

Mais elle ne termina jamais sa phrase, interrompue par une puissant fracas. Des milliers de morceaux de verre s'éparpillèrent dans l'air et tombèrent progressivement en émettant des petits tintement aigus, comme une pluie cristalline. Une masse venait d'exploser la baie vitrée : il s'agissait du corps de Henry Clemp, qui chuta lentement, en décrivant une courbe parabolique. Quelques secondes plus tard, il percuta le sol en contrebas, dans la cour, à quelques mètres d'Annie.

Un instant, Annie resta figée par le choc. Elle avait été atteinte par quelques bris de verre, mais ils ne lui avaient laissé que des blessures superficielles. Très vite, sa dévotion reprit le dessus. Elle se précipita vers Henry Clemp et s'agenouilla à ses côtés, prête à lui prodiguer des premiers soins. Mais il était déjà condamné : une plaie béante avait creusé son torse, qui dégageait de la chaleur et diffusait une odeur âcre. Il venait de subir une décharge électrique d'une puissance phénoménale. Cependant, malgré la profonde blessure et la chute, Henry Clemp était encore à demi-conscient. L'air sifflait dans ses poumons à vif, le sang inondait ses voies respiratoires, mais ses membres remuaient encore, pris de convulsion. Annie le suréleva légèrement, se glissa derrière elle et l'entoura de ses bras, pour tenter de faciliter sa respiration et calmer ses spasmes. Elle le savait : il n'avait plus que quelques secondes de souffrance à subir.

C'est alors que, dans un dernier élan de vie, le bras droit de Henry Clemp se dressa, tout en tremblant. Sa main se crispait, mais il parvint à tendre son index, en direction de la pièce d'où il venait de chuter. Sa bouche toussa, cracha le sang qui l'envahissait, et, dans un souffle, prononça une ultime phrase, une sentence accusatrice :
« Méchant robot, tu m'as tué ! »

Annie ne comprit pas tout de suite ces mots. Son regard suivit le bras se lever, l'index se tendre, et c'est tout naturellement qu'elle regarda dans la direction pointée. C'est alors qu'elle le vit. Sa silhouette se tenait là, au centre du trou béant dans l'immense fenêtre. Il s'était rapproché du bord et portait ses deux yeux lumineux vers le corps de Clemp, avant de croiser ceux d'Annie. Les contours de son corps métallique brillaient à contre-jour de la lumière du bureau. Il avait déployé ses jambes sur toute leur hauteur, et semblait toiser la policière en contrebas. Du moins pouvait-on l'imaginer, car son visage robotique ne trahissait aucune émotion.

Annie n'en croyait pas ses yeux : il s'agissait d'un robot, cela ne faisait aucun doute. Mais cette constatation brisait toute forme de logique, s'opposait fondamentalement aux lois premières, presque reptiliennes, qui régissaient sa conscience. Sa vision se brouilla, s'assombrit, ne distinguait plus que des formes abstraites. Pendant ce temps, ses capteurs se concentraient sur le pouls de Henry Clemp : ses battements de cœur s'espaçaient, de plus en plus, s'effaçaient vers le néant.

_ Annie, j'ai entendu une détonation, qu'est-ce qui se passé ?
**Bobom** **Bobom**
_Annie ? Tu me reçois ?
**Bo...bom** **Bo...b...*
_ Annie ? Annie Foster ? Réponds-moi !
**Bom...** **B...** **...**
_ANNIE !!!

Le cri d'Elena la fit sursauter et elle reprit ses esprits. Henry Clemp venait de s'éteindre dans ses bras. Quand elle releva la tête vers l'étage, la pièce était vide. Brau 1589 avait déjà disparu.

***

_ Arrêtons-nous là. La suite est sans importance.

Suivant les directives de Williamson, les deux techniciens interrompirent la projection des souvenirs de l'agent Foster. Tandis que l'écran se relevait, les lampes halogènes se rallumèrent en clignotant, l'une après l'autre, et la salle de réunion retrouva sa blancheur immaculée.

Les tables étaient disposées en forme de « U ». En son centre, le commissaire Williamson présidait la réunion, toujours affublé du professeur Hodgkin, assis à sa droite. Dans le prolongement latéral de ce dernier était alignée une dizaine de scientifiques, pour la plupart spécialistes en Intelligence Artificielle. De l'autre côté de la pièce, autant d'inspecteurs du Bureau d'Investigation de Thrace leur faisaient face. Si la méfiance et les malentendus pouvaient être de mise lors des premières réunions, les deux groupes avaient fini par trouver un terrain d'entente dans leur collaboration. Mais à l'occasion de cette séance, ils avaient accueillis deux invités bien particuliers, qui avaient pris place aux deux extrémités du « U ». D'une part, Karl Meyer, commissaire à Europol et ancien partenaire de Brau 1589, entendu dans l'affaire en tant que témoin, mais qui avait insisté pour participer à cette séance. De l'autre, l'agent de police Annie Foster, dont les souvenirs issus de sa puce mémorielle venaient d'être présentés à l'ensemble des participants.

_ Lieutenant Foster, s'enquit l'un des inspecteurs du B.I.T. , je m'interroge sur un point. Pourquoi n'avez-vous pas tenté d'interpeller le suspect au moment même où vous l'avez aperçu ? On note un trouble dans votre vision à ce moment-là.
_ Je... je ne saurai pas l'expliquer. J'ai déjà pointé mon arme sur d'autre robots, mais... cette situation... un robot qui tire sur un homme... c'était... irrationnel.
_ Si vous me permettez, osa le professeur Hodgkin, je pense pouvoir expliciter la réaction de mademoiselle Foster. Voyez-vous, comme vous le savez tous ici, les consciences robotiques sont soumises, dès leur création, aux règles de la Législation des Robots, proclamée par la commission Asimov il y a plus de soixante-dix ans. En outre, l'Article 13 définit l'interdiction de porter atteinte à un humain, que ce soit en le blessant ou en le tuant. L'affaire qui nous réunit ici consiste justement en une violation dudit article. Et lorsque mademoiselle Foster a découvert la scène, ces constatations logiques ont provoqué une contradiction totale avec cette loi, et ont de fait provoqué un bug temporaire dans son cortex cérébral. Pour vous donner un ordre d'idée, c'est comme si vous voyez soudainement un homme léviter, survivre à une pendaison, ou...
_ Merci Hodgkin, coupa sèchement Williamson, je pense que nous avons tous compris. Revenons à l'enquête. Maintenant que vous avez vu les extraits des puces-mémoires de Brau 1589 et du lieutenant Foster, nous avons opéré à une triangulation de leurs données.

Les lumières s'assombrirent à nouveau, et un projecteur holographique s'alluma au plafond, pour projeter au centre de la pièce une représentation de la scène de crime en trois dimensions. On pouvait ainsi apercevoir une représentation partielle du manoir, dont le bureau où se trouvaient Brau 1589 et Henry Clemp, et le contrebas vers lequel se dirigeait le lieutenant Foster. Une demi-heure plus tôt, les membres de la cellule d'enquête avaient pu observer le point de vue de Brau 1589 sur la séquence : ce dernier s'était infiltré dans la villa en escaladant la paroi de la tour, caché dans le bureau de Clemp et, semblerait-il, lui avait passé un coup de téléphone pour le pousser à s'y rendre. Les deux individus s'y sont finalement fait face, mais l'extrait de la mémoire de Brau n'étant pas accompagné d'une piste audio, impossible de connaître la nature de leur échange. Toutefois, la vidéo montrait bien un tir de projectile partant à la hauteur du bras du robot, en direction de la victime. Clemp, sous le coup de l'impact, fut propulsé au travers de la baie vitrée. Brau avait ensuite avancé vers la fenêtre pour regarder le corps de Clemp et remarqua la présence du lieutenant Foster. L'instant d'après, il fit volte-face et s'échappa en sautant de la tour depuis une fenêtre restée ouverte, à l'opposé de la baie explosée. La représentation holographique exposa l'ensemble de cette séquence aux enquêteurs et scientifiques présents dans la pièce.

_ Hodgkin, pouvez-vous nous présenter les conclusions du système MAGI ?
_ Volontiers, commissaire ! Le système MAGI a analysé les souvenirs et a produit la triangulation holographique que vous venez d'observer. Le points de vue présentés respectivement par le suspect et le témoin ont pu être parfaitement synchronisées, elles ne présentent aucune incohérence spatiale. Les actions semblent bien démontrer la préméditation du meurtre. Depuis l'angle de vue du suspect, on ne peut observer si sa main tient l'arme ou non. Toutefois, la direction et l'angle de tir correspond à la hauteur de son bras. En conséquence, le système MAGI a évalué la culpabilité du suspect à une probabilité de 85,0801%.

Les inspecteurs et professeurs en sciences écoutèrent le diagnostic avec attention. Le système MAGI avait apporté au B.I.T. un éclairage statistique décisif sur de très nombreuses affaires. Cet ordinateur, composé de trois IA distinctes dépourvues de consciences et d'avatars physiques, recoupe toutes les informations factuelles mises à sa disposition (enregistrements audiovisuels, base de données des casiers judiciaires, informations statistiques sur la météo, le trafic urbain,...) pour en produire une synthèse probabiliste. Certains désignaient le système MAGI comme le premier juge-robot de l'Histoire. Ses conclusions demeuraient à ce jour infaillibles, au point que certains inspecteurs ne se reposaient plus que sur les résultats qu'il délivrait. Et ce fut d'ailleurs le cas dans la cellule d'enquête : en découvrant ce pourcentage élevé, plusieurs inspecteurs haussèrent les épaules et rangèrent leurs documents, prêts à quitter la réunion. Mais ce n'était pourtant pas du goût de tout le monde dans la salle....

_ Alors c'est comme ça ? C'est tout ? Une machine vous annonce un chiffre et ça y est, l'affaire est classée ? Et vous vous prétendez inspecteurs ?

Le commissaire Meyer ne tenait plus en place. Voilà maintenant près d'une heure qu'il assistait à ce simulacre de cellule d'enquête, qui ressemblait plus à un séminaire scientifique qu'autre chose. La technologie thracienne ne l'impressionnait guère. Il voulait voir les enregistrements, c'était chose faite. Mais il n'était pas convaincu pour autant par tout ce qu'il venait de voir.

_ Commissaire Meyer, vous avez passé dix ans à vous reposer sur l'avis de votre partenaire robot, ironisa un jeune inspecteur, nommé Dodge. Quelle différence avec ce qu'on vient de vous montrer ?
_ La différence, mon petit, c'est que Brau n'était pas une simple machine sans âme qui fait des maths dans son coin. C'était un agent de terrain, conçu pour penser comme toi et moi.
_ Ah oui, quel progrès. On voit où ça l'a mené !
_ Comment oses-t...
_ MESSIEURS, SILENCE !!! ordonna Williamson en haussant le ton. Monsieur Meyer, je vous rappelle que vous n'êtes ici qu'en statut de témoin. Cela étant dit, vous avez raison sur un point : il reste encore des zones d'ombres à cette affaire. Hodgkin, poursuivez !
_ Ou... Oui, commissaire, en effet. Il reste encore deux points majeurs à élucider. Le premier concerne l'arme du crime : Brau 1589 s'est servi, semble-t-il, d'un projectile à fragmentation éléctro-magnétique. Ce type de munitions est normalement conçu pour percer des blindages lourds et des véhicules d'assauts, ce n'est pas une arme que l'on trouve facilement. D'ailleurs, nous n'avons pas retrouvé le fusil dont s'est servi le suspect : sans doute s'en est-il débarrassé quelque part durant sa fuite.
_ Aurait-il pu se le procurer au Marché Noir ? s'interrogea l'un des inspecteurs
_ A moins qu'il ne se soit directement servi dans l'Arsenal d'Europol, insinua l'inspecteur Dodge, qui avait pris à parti Meyer deux minutes plus tôt.
_ Si une telle arme avait disparu de nos stocks, lui répondit Meyer, j'en aurais été informé. Mais je procéderai moi-même à une vérification à mon retour à Düsseldorf.
_ Soit, approuva Williamson. Qu'en est-il du deuxième point, Hodgkin ?
_ Le... le second point, c'est bien sur le mobile. Qu'est-ce qui a pu pousser un robot à tuer un homme ? Et en l'occurrence, pourquoi Brau s'en est pris spécifiquement à Henry Clemp ?

Il n'y avait aucun lien direct qui pouvait unir Brau 1589 à Henry Clemp. Au vu de leurs itinéraires respectifs, le meurtrier et la victime ne s'étaient, à priori, jamais rencontré avant ce soir-là. Aucune affaire traitée par Brau 1589 dans sa carrière d'enquêteur n'avait touché, de près ou de loin, aux affaires gérées par l'entrepreneur immobilier. Certains inspecteurs pensèrent à un assassinat politique, en pleine campagne présidentielle. Il est vrai que Clemp pouvait déranger par ses postures iconoclastes, mais qui aurait pu aller jusqu'à commanditer son exécution. Et si Brau avait agi de son propre chef, pour quelle raison se serait-il mêlé de la vie politique de Thracia ? Les hypothèses des inspecteurs et des scientifiques se croisaient dans un échange virant à la cacophonie, mais aucune d'entre elle ne reposait sur un élément solide. Finalement, l'un d'entre eux réorienta la discussion.

_ Et qu'est-ce qu'en dit le principal intéressé ? Son interrogatoire a-t-il connu un avancement ?
_ Pas le moindre, admit Williamson. Brau 1589 est actuellement enfermé dans nos sous-sols. Son état est stable, ses récepteurs en état de marche. Nous nous sommes assurés que sa conscience est bien éveillée. Mais pour l'heure, il s'est enfermé dans le silence et n'a répondu à aucune de nos questions.
_ Vous avez employé la manière forte ?
_ Inspecteur Dodge, s'opposa Hodgkin, je vous rappelle que la torture est interdite, et cela s'applique aussi aux robots. En outre, Brau 1589 est dans un état physique très fragile depuis son interpellation. Le moindre choc pourrait le mettre hors-service.
_ Alors qu'est-ce que vous proposez ? Attendre qu'il daigne bien se confesser ?
_ Messieurs, intervint Meyer, je sais que je dépasse mes prérogatives, mais... je pense pouvoir le faire parler. Il se méfiera moins de moi que de vous, j'en suis sur. Laissez-moi essayer.
_ C'est hors de question, coupa Williamson. Votre position vous rend inapte à procéder à un échange avec lui.
_ « Hors de question », vous n'avez que cette réponse en stock ? Je veux savoir la vérité autant que vous, Williamson !
_ Vous pourriez être soupçonné de complicité avec le meurtrier.
_ Eh bien allez-y, mettez-moi dans la cellule d'à-côté, si ça vous chante !
_ Ne me tentez pas !

Les deux commissaires continuèrent de s'invectiver avec force, au point que le reste de l'assistance se fit très discrète, laissant l'orage passer. Mais soudain, une voix osa se glisser entre leurs cris.

_ JE VAIS LE FAIRE !!!

Meyer et Williamson cessèrent tout à coup leur combat de coqs, et se tournèrent, surpris, en direction de la voix. L'agent Annie Foster s'était levé de sa chaise, avait plaqué les deux mains sur la table devant elle. Son visage glacé présentait une expression inédite de fureur, tandis que son regard s'ouvrait à une franche détermination. Mais, très vite, la jeune femme se rappela de son grade et reprit un ton plus respectueux envers ses supérieurs.

_ Je... Je vais le faire. Je suis la seule personne présente au moment de son crime, il m'a vue en face de lui, c'est une certitude. Ma présence peut créer chez lui un électrochoc, et le pousser à se confier. Et puis... à titre personnel, depuis cette soirée, je... ma conscience est perturbée. J'ai besoin de le rencontrer à nouveau pour me convaincre que tout ceci était réel. Je ne peux pas rester inactive. Je vous en prie, laissez-moi participer à l'enquête.

Williamson écouta consciencieusement le plaidoyer du lieutenant Foster. Il resta pensif un instant, puis se tourna vers le professeur Hodgkin et, d'un hochement de tête, appela son avis.

_ Euh... eh bien... balbutia Hodgkin. P... Pourquoi pas, oui, il y a peut-être une chance pour que cela fonctionne. Peut-être que sa méfiance s'adresse prioritairement aux humains, et que l'agent Foster pourra réussir là où nous avons échoué. En tout cas, cela ne coûte rien d'essayer.

***

Le commissaire Meyer s'était isolé sur le toit de la tour du Bureau d'Investigations, à l'air libre. A cette hauteur, il faisait frais, et les faibles rayons du crépuscule ne le réchauffaient que très timidement. Toutefois, c'est le seul endroit du bâtiment où il pouvait fumer. Après la longue réunion qui venait de se terminer, une bonne cigarette lui semblait nécessaire. Il resta là, quelques minutes, à savourer son tabac, tout en observant la réverbération du soleil couchant sur les buildings environnants, la vie qui s'animait au travers des fenêtres, la circulation en contrebas. Et tout en contemplant New Washington, il repensait aux scènes qu'il venait de voir. Des scènes accablantes pour son ancien partenaire. Et sa position impuissante dans cette affaire l'agaçait profondément.

Mais son introspection fut interrompue, lorsqu'il fut rejoint sur la terrasse par l'agent Foster.

_ Commissaire Meyer ? Je peux me joindre à vous ? Je ne vous dérange pas ?
_ Tiens, agent Foster ! Non, vous ne dérangerez jamais ! Vous fumez ? Demanda-t-il en lui tendant son paquet de cigarettes.
_ Non, merci. Je ne suis pas équipée pour profiter des « bienfaits » du tabac. On dit que certains agents-robots fument pour imiter leurs collègues humains, mais je n'en vois pas trop l'intérêt.
_ Ha ha ! Vous avez bien raison, l'important c'est de rester vous-même ! A ce propos, je dois avouer que vous nous avez tous épatés tout à l'heure !
_ Merci... à vrai dire, je ne sais pas vraiment ce qui m'a pris... J'ai juste ressenti le « besoin » de le faire. Pour moi, mais aussi pour faire toute la lumière sur cette affaire. Pourtant, cela dépasse complètement mes fonctions d'origine !
_ Vous êtes intègre, Miss Foster. C'est une qualité que j'admire. D'autant qu'apparemment, ce n'est pas donné à tout le monde, par ici ! Alors ça y est, vous allez rencontrer Brau 1589, c'est officiel ?
_ Oui... la première rencontre est prévue pour demain. C'est bizarre, je ne sais comment l'exprimer, mais je me sens à la fois impatiente et terrorisée.
_ Serait-il possible qu'un robot ait le trac ? Ha Ha ! Rassurez-vous, je suis convaincu que Brau saura reconnaître votre sincérité. Si vous en avez l'occasion, passez-lui le bonjour de ma part !
_... et vous, commissaire, qu'allez-vous faire, à présent ?
_ Moi ? eh bien... Je vais rentrer à Düsseldorf, comme prévu, et attendre que Williamson daigne avoir besoin de mes services à nouveau... mais s'il croit que je vais rester les bras croisés, il se fourre le doigt dans l’œil !
_ Vous allez menez votre propre enquête ?
_ En quelque sorte... Si vous voulez mon avis, je renifle quelque chose d'encore plus pourri sous cette affaire. Je n'en ai plus l'air comme ça, mais mon flair est encore vivace !
_ … Prenez soin de vous, commissaire.
_ … Vous aussi, Miss Foster.

Tous deux restèrent ainsi quelques minutes à contempler, ensemble, les derniers rayons du jour, et les nuances multicolores du ciel qui, peu à peu, s'évanouirent dans les ténèbres nocturnes...


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Notes d'intention

Finalement, ce chapitre est presque aussi long que le précédent ! C'est marrant comme les idées se développent beaucoup plus que ce que j'imaginais au départ ! ^^"

Peu de nouveaux personnages dans ce chapitre, mis à part Henry Clemp, la victime de Brau. Je pense que je n'ai pas besoin de trop vous expliquer qui en est la principale source d'inspiration... :inno: Toutefois, il s'agit d'une inspiration très récente, comme vous pouvez vous en douter. Dans les toutes premières versions de ma fic, Brau devait s'en prendre à son créateur, mais je ne trouvais pas ça très pertinent à la longue. M'est ensuite venu l'idée d'un personnage "influent" (vous comprendrez en quoi plus tard), et l'actualité m'a donné un gros coup de pouce. En revanche, la mise en scène de la mort est restée la même depuis mes toutes premières versions.

Cela dit, ce n'est pas la seule inspiration "historique" qui y est glissée. En effet, la dernière phrase de Clemp, qui sonne un peu ridicule, est le portage de la toute dernière phrase prononcée par le roi Henri III lors de son assassinant par le moine Jacques Clément en... 1589 :nerd: En gros, j'ai cherché si ce chiffre correspondait à un fait précis, et je n'ai pas été déçu... est-ce qu'Urasawa l'a choisi en connaissance de cause, ou bien est-ce une pure coïncidence ? De mon côté, j'ai gardé le nom de Clément pour le créateur de Brau, et le prénom "Henry" pour sa victime. Quant à "Clemp" , c'est une référence au personnage de Daniel Clemp dans Gremlins 2... qui déjà, à l'époque, parodiait un certain multi-millionnaire médiatique avec une tour à son nom. Tout est lié ! 8-)

Dans le registre "clin d’œil", le nom de Montoya fait référence à une policière de Gotham City qui apparait dans plusieurs adaptation de Batman, et le MAGI system est un emprunt direct à Evangelion. Ah, et y a une allusion (à peine) dissimulée à 20th Century Boys quelque part :p


Le prochain chapitre sera surement un peu plus galère à écrire, alors va falloir être un peu patient ^^"
#37261 par Wang Tianjun
27 sept. 2017, 11:11
Bonjour chers lecteurs ! Et non, ce n'est pas encore le chapitre 3 ! :fouet:

Je fais simplement une petite relance : je suis toujours en recherche d'illustrateurs pour cette fanfiction, d'autant plus que les premiers chapitres seront bientôt publiés sur le site directement ! :)

Pas besoin d'être un copycat d'Urasawa : tous les styles seront acceptés (ça peut être marrant d'ailleurs d'avoir des visions graphiques très différentes et éloignées de ce cher Naoki). Je me réserve quand même le droit de faire une sélection si je croule sous les propositions (on y croit ! :D ).

Petite précision, il s'agit d'une opération purement bénévole, entre fans. Mais les illustrateurs seront bien surs crédités au fil de la publication, c'est la moindre des choses !

N'hésitez pas à venir en discuter avec moi par mp si ça vous intéresse, que vous voulez des précisions sur un personnage, une scène, un décor... J'ai fait quelques croquis de mon côté aussi pour fixer mes idées, mais c'est pas franchement publiable. :p

Merci d'avance aux futurs contributeurs !